Introduction
La GenZ marocaine est peut-être déjà suffisamment nombreuse pour peser sur l’avenir du pays, mais entre le poids d’une génération et sa capacité à peser sur la trajectoire politique d’un pays, la distance peut être considérable. Toute la question est là, pourquoi une génération aussi présente dans la société pèse-t-elle encore si peu sur son présent politique ?
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Plantons le décor
Son poids démographique est considérable, son poids économique est appelé à devenir déterminant et sa puissance sociale et numérique dépasse probablement ce que les institutions statistiques et politiques parviennent encore à mesurer. Pourtant, à mesure que cette génération se rapproche du pouvoir, son poids semble se réduire. Elle est nombreuse dans la société, moins présente dans les listes électorales, encore moins dans les urnes et, entre les urnes et les institutions, une nouvelle déperdition intervient, celle de la conversion des voix en sièges.
C’est dans cet écart que se trouve la véritable question politique de la GenZ marocaine. Car avant de savoir si elle peut établir un véritable rapport de force politique, encore faut-il comprendre ce qu’elle représente réellement. Combien sont-ils ? Combien travaillent, étudient ou restent éloignés de l’emploi ? Où vivent-ils ? Combien quittent le pays ? Combien sont inscrits sur les listes électorales et combien participent effectivement aux scrutins ?
Les premières mobilisations de la GenZ ont déjà fait apparaître une réalité nouvelle. Une génération capable de s’affranchir des modes traditionnels de rassemblement en investissant l’espace numérique, d’y créer ses propres espaces de discussion, puis de porter ses revendications jusqu’au sommet de l’État en empruntant des voies de communication qui échappent aux circuits politiques habituels, sans que cette puissance sociale et numérique ne trouve nécessairement une traduction équivalente dans l’espace institutionnel.
C’est cette trajectoire, et les différentes étapes qui séparent le poids d’une génération de son pouvoir réel, que nous allons tenter de mesurer.
Suivre la trajectoire d’une génération
Si la première question consiste à savoir si la GenZ marocaine peut, demain, établir un véritable rapport de force politique, une autre question s’impose immédiatement, comment mesurer ce potentiel sans comprendre d’abord la trajectoire qui a conduit cette génération jusqu’ici ? Car une génération ne devient pas politiquement influente le jour où elle atteint l’âge de voter. Son rapport au travail, aux institutions, à la mobilité, au pays et, finalement, au pouvoir, se construit bien avant. C’est ici que la statistique change de rôle. Le Maroc dispose aujourd’hui d’un appareil statistique beaucoup plus développé qu’il ne l’était il y a quelques décennies. Le RGPH 2024 et les différentes enquêtes nationales permettent de connaître avec une précision croissante la démographie, l’éducation, l’activité économique, l’emploi, le chômage, les conditions de vie et les caractéristiques territoriales de la population. Ces données permettent de savoir combien de personnes se trouvent dans une situation donnée. Elles disent beaucoup moins facilement comment elles y sont arrivées, combien de temps elles y restent et ce qui détermine leur passage vers l’étape suivante.
Or une population ne vit pas à un instant donné. Pour comprendre réellement une génération, il faut donc dépasser progressivement la photographie statistique et suivre ses trajectoires collectives dans le temps et dans l’espace. Observer non seulement les positions occupées par les individus, mais également les coordonnées successives de leur parcours et les transitions qui les conduisent d’une situation à une autre. Le cycle de vie statistique d’un citoyen marocain commence bien avant qu’il ne reçoive une carte d’identité ou atteigne l’âge de voter. Il commence par les conditions économiques, sociales, sanitaires et environnementales dans lesquelles évoluent les familles avant sa naissance, se poursuit à travers la grossesse, la naissance, l’accès aux soins, la vaccination, l’état nutritionnel et les conditions de logement, avant d’entrer dans le parcours préscolaire puis scolaire.
Viennent ensuite les premières bifurcations. La réussite, le redoublement, le décrochage, le retour éventuel vers la formation ou la sortie définitive du système éducatif. Puis arrive le moment où le capital humain accumulé pendant l’enfance et l’adolescence est censé commencer à produire un rendement économique. C’est là que la trajectoire individuelle devient également une équation collective. Lorsqu’un jeune arrive à l’âge adulte, l’État, sa famille et la société ont déjà investi pendant de nombreuses années dans son éducation, sa santé et, plus largement, dans le capital humain qu’il représente. S’il trouve un emploi correspondant à ses compétences, cette trajectoire commence à produire des revenus, de la consommation, de la fiscalité, des cotisations et, parfois, de nouveaux emplois. Mais lorsqu’il reste durablement sans emploi ou que ses qualifications sont insuffisamment utilisées, le problème dépasse sa seule situation personnelle. Une partie de l’investissement collectif engagé pendant des années ne produit pas le rendement économique attendu. Et lorsque cette incapacité à créer ou à proposer un emploi correspondant aux qualifications se prolonge, la trajectoire peut changer de territoire. L’individu peut migrer régulièrement ou de manière irrégulière, temporairement ou durablement, seul ou dans le cadre d’un regroupement familial, puis éventuellement revenir. Son parcours continue alors, mais sa production économique, ses compétences et une partie de la valeur créée peuvent désormais se déployer ailleurs.
Le cycle de vie se poursuit ensuite à travers l’évolution des revenus, l’entrepreneuriat, l’inactivité, la fiscalité, les cotisations sociales, le recours aux prestations publiques, la constitution d’une famille, la transmission du patrimoine, la retraite et, finalement, le décès. L’objectif n’est évidemment pas de suivre individuellement chaque citoyen, mais de disposer, dans le strict respect de la vie privée, d’une architecture statistique capable de reconstituer les trajectoires collectives et les transitions qui les structurent.
Cette lecture permet de replacer les chiffres dans une histoire plus longue. Le RGPH 2024 estime que 41.6% de la population âgée de 15 ans et plus exerce une activité économique, contre 47.6% dix ans auparavant. Le taux atteint 67.1% chez les hommes, mais seulement 16.8% chez les femmes. L’Enquête nationale sur l’emploi fait également apparaître un taux de chômage de 36.7% chez les 15-24 ans en 2024. Ces données ne constituent pas seulement des indicateurs du marché du travail. Elles signalent également des points de passage, des trajectoires ralenties et des capacités productives qui ne trouvent pas toujours leur traduction dans l’économie.
La situation des femmes mérite, dans cette lecture, une attention particulière. Un faible taux d’activité ne signifie évidemment pas une absence de contribution économique. Le travail domestique, le travail de care et les activités non rémunérées participent pleinement au fonctionnement de la société. Mais le faible niveau de participation au marché du travail formel interroge également la part du capital humain féminin qui, malgré les années de formation et les compétences accumulées, reste en dehors de la production économique formelle.
C’est à partir de cette trajectoire complète qu’il devient possible de mesurer une génération. Non pas simplement en comptant combien de ses membres sont présents à un moment donné dans l’école, l’emploi, le chômage ou les urnes, mais en observant comment ils circulent entre ces différentes étapes au cours de leur vie. Et c’est seulement à cette échelle que nous pourrons commencer à répondre à la question posée au début de cet article : que représente réellement la GenZ marocaine dans l’équation économique, sociale et, finalement, politique du pays ?
Le rapport aux urnes
Nous avons jusqu’ici suivi une génération dans le temps, depuis les premières conditions qui façonnent son capital humain jusqu’aux grandes bifurcations de sa trajectoire. Mais une fois arrivée à l’âge adulte, cette génération entre dans une autre séquence, celle où son poids social peut commencer à rencontrer directement les mécanismes du pouvoir.
Le passage par les urnes constitue alors un premier filtre. La Gen Z ne peut pas être considérée comme un bloc électoral simplement parce qu’elle représente plusieurs millions de personnes. Entre le nombre de citoyens appartenant à une génération et le nombre de sièges qu’elle pourrait contribuer à faire basculer, plusieurs variables interviennent. L’âge, l’inscription sur les listes électorales, la participation, la répartition territoriale des électeurs, la dispersion des suffrages et, finalement, la mécanique de conversion des voix en sièges.
C’est cette dernière mécanique qui rend l’analyse particulièrement intéressante au Maroc. Les élections législatives ne traduisent pas directement le nombre de voix exprimées à l’échelle nationale en nombre de députés. Le scrutin est organisé par circonscriptions et la distribution des sièges dépend de la configuration électorale propre à chacune d’elles. La réforme appliquée aux législatives de 2021 a notamment modifié le calcul du quotient électoral, désormais établi à partir du nombre d’électeurs inscrits dans la circonscription.
Cette mécanique produit un effet essentiel. Deux mobilisations de même ampleur peuvent avoir des conséquences parlementaires très différentes selon la manière dont leurs suffrages se répartissent dans l’espace. Une mobilisation importante mais dispersée peut produire peu de sièges supplémentaires, tandis qu’un nombre de voix plus limité, concentré dans des circonscriptions où les écarts sont faibles, peut suffire à faire basculer plusieurs sièges.
Le nombre ne suffit donc plus. Il faut connaître sa géographie. La question peut alors être posée de manière presque arithmétique : combien de voix supplémentaires faudrait-il, dans quelles circonscriptions et avec quelle concentration, pour modifier suffisamment de sièges afin de déplacer l’équilibre parlementaire ?
Pour y répondre, il faudrait croiser les listes électorales, les taux de participation, les résultats par circonscription, le nombre de sièges, le quotient électoral et les écarts entre les listes ayant obtenu les derniers sièges et celles qui les suivent. On pourrait alors approcher une notion particulièrement intéressante, celle de la voix marginale, c’est-à-dire le nombre de voix supplémentaires susceptible de produire un effet institutionnel concret.
Cette approche permet de mesurer une réalité que le seul poids démographique dissimule facilement. Une génération peut représenter plusieurs millions de personnes et disposer pourtant d’une capacité électorale limitée si une part importante de ses membres ne s’inscrit pas, ne vote pas ou répartit ses suffrages de manière trop dispersée. À l’inverse, une mobilisation quantitativement plus faible peut produire un effet parlementaire significatif lorsqu’elle se concentre là où quelques centaines ou quelques milliers de voix peuvent modifier l’attribution d’un siège.
La géographie électorale rejoint alors la géographie sociale. Le Maroc de 2024 reste marqué par des écarts importants entre les territoires. Le RGPH fait notamment apparaître un taux d’activité de 43.8% en milieu urbain contre 37.6% en milieu rural, tandis que les niveaux de qualification, l’accès à l’emploi et les trajectoires économiques varient sensiblement selon les régions. La GenZ ne vit donc pas une expérience sociale uniforme et ne rencontre pas partout les mêmes contraintes.
Une jeune diplômée de Casablanca, un salarié de Tanger, un étudiant de Rabat, une entrepreneure de Marrakech, un jeune agriculteur de l’Oriental ou une jeune femme vivant dans une commune rurale peuvent appartenir à la même génération sans avoir le même rapport au travail, au territoire, à la mobilité ou aux institutions. Cette diversité ne constitue pas une faiblesse statistique. Elle est au contraire une donnée essentielle de l’analyse. La question n’est pas de savoir si la Gen Z partage une opinion politique unique, mais de déterminer si des trajectoires sociales différentes peuvent produire des comportements électoraux convergents et, surtout, dans quelles conditions ces comportements deviennent suffisamment concentrés pour produire un effet institutionnel.
La mobilité internationale introduit enfin une autre variable dans cette équation. Une partie de cette génération peut quitter le territoire avant même que son poids démographique ne se transforme en poids électoral ou économique national. Le départ peut être régulier ou irrégulier, temporaire ou durable, individuel ou familial. Dans chacun de ces cas, la trajectoire change de territoire sans nécessairement rompre avec le Maroc. Les transferts des Marocains résidant à l’étranger ont atteint 119 milliards de dirhams en 2024. Ils montrent qu’une personne installée à l’étranger peut continuer à participer à l’économie nationale en soutenant sa famille, en investissant ou en transférant des compétences. Mais ces flux ne représentent qu’une partie de la valeur économique associée à une trajectoire migratoire.
Lorsqu’un médecin, un ingénieur, un chercheur, un technicien ou un diplômé formé au Maroc poursuit sa carrière à l’étranger, son capital humain continue de produire, mais sous d’autres coordonnées. Une partie de ses revenus, de ses cotisations, de sa fiscalité et des externalités liées à son activité bénéficie alors principalement à l’économie qui l’accueille. La question devient ainsi plus large que celle des transferts ou de la « fuite des cerveaux ». Elle consiste à mesurer, sur l’ensemble d’une trajectoire, ce que le Maroc investit dans un individu, ce qu’il en retire et ce qui se déplace lorsqu’une partie de cette trajectoire se poursuit ailleurs.
À ce stade, les urnes ne constituent donc qu’un point de passage parmi d’autres. Elles sont l’endroit où une partie des trajectoires que nous avons observées commence à se traduire en pouvoir politique mesurable. Reste à comprendre ce qui se joue avant même d’arriver au bulletin de vote : le rapport que cette génération entretient avec l’État lui-même.
Le rapport à l’Etat
Si les urnes permettent de mesurer la traduction électorale d’un rapport de force, elles ne disent encore rien de la relation qui se construit entre deux élections. C’est dans cet intervalle, beaucoup plus long, que l’État rencontre concrètement les trajectoires que nous avons suivies. Éducation, santé, emploi, infrastructures, fiscalité, protection sociale, mobilité ou accès aux services publics deviennent alors autant de points de contact entre une génération et les institutions.
Cette relation conduit à revoir notre manière de regarder la dépense publique. Il est relativement facile de dire que l’État dépense X milliards dans l’éducation ou Y milliards dans la santé. Il est beaucoup plus difficile, mais beaucoup plus utile, de déterminer ce que cette dépense produit sur une cohorte donnée et dans quelle mesure ses effets se prolongent dans le temps. Combien de jeunes supplémentaires arrivent effectivement au diplôme ? Combien accèdent ensuite à l’emploi ? Combien restent actifs dix ans plus tard ? Quel revenu supplémentaire leur qualification génère-t-elle ? Quelle contribution fiscale et sociale produit-elle ? Combien d’entreprises sont créées ? Quelle productivité supplémentaire est générée ? Combien quittent finalement le pays ? Sans ces réponses, l’État connaît le coût de ses politiques beaucoup mieux qu’il n’en connaît encore le rendement générationnel.
Une lecture longitudinale permettrait de réduire cet écart. L’éducation pourrait être évaluée non seulement à travers le nombre de diplômés, mais à travers leurs trajectoires professionnelles. La santé, non seulement à travers les dépenses engagées, mais à travers les années de vie en bonne santé et la capacité productive préservée. Les politiques d’emploi, non seulement à travers le nombre de contrats créés, mais à travers leur stabilité, leur niveau de rémunération et leur capacité à inscrire durablement les individus dans l’activité économique. Il ne s’agirait pas de réduire l’action publique à une équation comptable, mais de mieux relier les ressources engagées aux transformations effectivement observées.
C’est là que le rapport de la GenZ à l’État peut devenir plus exigeant. Plus une génération est capable de mesurer la valeur de son propre capital humain, plus elle peut demander à l’État de rendre visibles les résultats de ce qu’il investit. Combien coûte une politique d’emploi et combien de jeunes insère-t-elle réellement ? À quel niveau de salaire et pour combien de temps ? Combien coûte une réforme de l’éducation et quelles compétences supplémentaires produit-elle ? Quels effets une politique sanitaire génère-t-elle, pour qui et sur quelle durée ?
La question se prolonge naturellement lorsque la trajectoire quitte le territoire. Une partie du capital humain formé au Maroc peut continuer à produire ailleurs, tandis que le Maroc conserve une partie des bénéfices indirects de cette trajectoire à travers les transferts, les investissements, les échanges de compétences ou les liens familiaux. La mesure devient alors plus complexe, car il ne suffit plus de compter ce que l’État dépense ou ce qu’un individu gagne. Il faut regarder ce que chaque trajectoire restitue à la collectivité, sous quelles formes et pendant combien de temps. Cette manière de mesurer l’action publique pourrait modifier la nature même de la relation entre citoyen et gouvernement. Le citoyen ne serait plus seulement celui qui reçoit une promesse avant l’élection, mais celui qui peut ensuite comparer cette promesse à des résultats observables. Le vote deviendrait ainsi moins un point d’arrivée qu’un moment dans une relation plus longue, faite d’attentes, de services reçus, de décisions publiques et de résultats évaluables. Mais cette relation ne résume pas à elle seule le rapport au pouvoir. Au Maroc, l’État et le gouvernement ne constituent pas l’ensemble de l’architecture institutionnelle dans laquelle cette génération inscrit ses attentes. Derrière l’administration, les politiques publiques et ceux qui les conduisent se trouve une autre relation, plus ancienne et d’une nature différente, qui mérite d’être observée à son tour.
Le rapport au palais
Si le rapport à l’État se mesure dans les politiques publiques, les services reçus et la responsabilité des gouvernants, le rapport au pouvoir marocain ne s’arrête pas au gouvernement. Il existe une autre dimension institutionnelle, plus ancienne, plus stable et d’une nature différente, qui oblige à déplacer légèrement le regard.
C’est dans cette perspective que la question du prince héritier mérite d’être abordée avec prudence. Moulay El Hassan est né en 2003 et appartient donc, au sens générationnel courant, à la GenZ. Cette appartenance ne permet évidemment de lui attribuer aucune opinion politique, aucune préférence ni aucune intention institutionnelle. Elle crée néanmoins une coïncidence historique particulière. Une génération entre progressivement dans l’âge adulte au moment où une nouvelle génération de la monarchie se prépare elle aussi, à terme, à entrer dans une nouvelle séquence de son histoire.
L’intérêt de cette coïncidence n’est donc pas de faire du prince héritier le représentant d’une génération. Il ne l’est évidemment pas au sens électoral. La véritable question porte plutôt sur la relation que cette génération construira avec les institutions marocaines à mesure que son poids démographique, économique et électoral augmentera. Autrement dit, quel type de contrat politique cherchera-t-elle à établir avec un système institutionnel dans lequel la monarchie occupe une place constitutionnelle centrale et où le gouvernement exerce, lui aussi, des responsabilités clairement définies ?
La Constitution de 2011 permet précisément de distinguer ces niveaux de responsabilité. Son article 47 prévoit que le Chef du Gouvernement est nommé par le Roi au sein du parti arrivé en tête des élections à la Chambre des représentants, au vu des résultats du scrutin. Le Gouvernement dispose par ailleurs de compétences propres et engage sa responsabilité devant le Parlement. La question n’est donc pas seulement de savoir qui détient l’autorité, mais de pouvoir identifier, à chaque niveau, qui décide, qui conduit l’action publique, qui l’exécute, qui la contrôle et qui doit en répondre devant les citoyens.
Cette lisibilité devient d’autant plus importante lorsque l’électeur commence à raisonner en termes de résultats. Si une génération demande davantage d’efficacité, elle doit pouvoir distinguer la responsabilité de ceux qui définissent les orientations de celle de ceux qui conduisent les politiques publiques. Si elle demande davantage de
transparence, elle doit pouvoir relier une décision à l’institution qui en a la charge. Si elle veut sanctionner un bilan, elle doit savoir à qui cette sanction peut effectivement s’adresser.
Rien de tout cela ne suppose de réduire le rôle de la monarchie ni de créer une opposition artificielle entre le Palais et le gouvernement. Il s’agit plutôt de comprendre comment une génération peut articuler plusieurs exigences simultanément, y compris l’attachement à la monarchie, l’attente d’un État efficace et la volonté de disposer d’une chaîne de responsabilité suffisamment claire pour juger l’action publique.
C’est peut-être là que se situe l’évolution la plus intéressante. Le vote peut rester l’expression d’une colère, d’une préférence ou d’une fidélité. Mais il peut aussi devenir progressivement un mécanisme d’évaluation. Dans ce cas, l’enjeu politique ne serait plus seulement de convaincre une génération de voter, mais de lui donner suffisamment d’informations pour qu’elle puisse juger ce qu’elle vote et ce qu’elle reconduit.
Le passage d’un électorat qui réagit à un électorat qui évalue changerait alors la nature même du rapport au pouvoir. Et pour qu’une telle évolution soit possible, encore faut-il disposer des instruments permettant de mesurer les résultats sur lesquels cette génération pourrait fonder son jugement.
Concluons
La GenZ marocaine n’a pas besoin d’attendre pour savoir si elle possède un pouvoir politique, elle le possède déjà. La question est de savoir si elle saura le reconnaître, le comprendre et, surtout, l’exercer. Son nombre lui donne un poids, son entrée progressive dans la vie économique lui donnera davantage de poids encore, ses choix électoraux peuvent modifier des équilibres locaux et nationaux, ses compétences, son travail, sa consommation, son entrepreneuriat, sa mobilité et même ses départs du pays participent déjà à l’économie marocaine. Rien de tout cela ne constitue, à lui seul, un pouvoir politique. Ensemble, ces éléments forment une capacité de négociation considérable.
Mais cette capacité n’est jamais automatique. Elle dépend de décisions très concrètes. S’inscrire ou non, voter ou non, s’informer ou non, demander des comptes ou considérer que les résultats relèvent toujours de quelqu’un d’autre. Accepter les chiffres lorsqu’ils contredisent une conviction, refuser les chiffres lorsqu’ils servent à maquiller un échec, choisir un candidat, soutenir une politique, créer une entreprise, rejoindre une association, travailler dans une institution, rester au pays, partir, revenir ou investir. La politique commence bien avant le bulletin et continue longtemps après lui.
Il n’est donc pas nécessaire que plusieurs millions de jeunes Marocains pensent de la même manière. Ils peuvent être conservateurs ou progressistes, urbains ou ruraux, entrepreneurs ou salariés, diplômés ou sans qualification, proches des institutions ou profondément critiques à leur égard. Une société démocratique n’a pas besoin d’unanimité pour produire un rapport de force. Elle a besoin de citoyens capables de transformer leurs préférences en choix et leurs choix en conséquence.
Le calcul est alors simple, même si son résultat ne l’est pas. Une génération représente une fraction de la population, cette population représente une force économique, et une partie de cette force participe aux élections. Une partie de ces voix produit des sièges, ces sièges donnent accès à des responsabilités, ces responsabilités produisent des politiques publiques, et ces politiques publiques modifient à leur tour les trajectoires de la génération qui les a rendues possibles.
La boucle est complète. Reste maintenant à savoir ce que la GenZ fera de la position qu’elle occupe. Elle peut laisser d’autres décider de ce que représente son poids démographique. Elle peut considérer que la politique appartient aux générations précédentes. Elle peut transformer ses frustrations en conversations numériques qui disparaissent aussi vite qu’elles apparaissent. Elle peut aussi apprendre les règles du jeu, mesurer les rapports de force, choisir ses combats et utiliser les espaces dont elle dispose pour peser sur les décisions qui détermineront sa propre trajectoire. Aucune de ces options n’est écrite d’avance. C’est précisément pour cette raison que la question de départ mérite d’être laissée ouverte. La Gen Z marocaine peut-elle renverser le rapport de force politique ? Les chiffres donnent une partie de la réponse, les institutions en donnent une autre. Le reste ne se trouve dans aucune base de données, Il se trouve dans ce que plusieurs millions de citoyens décideront de faire de leur propre poids.
Par: @AntiAtlas__